Les acteurs majeurs de la créativité artistique

Par Jean PIRES

Les arts visuels se retrouvent à Dakar du 28 mai au 28 juin 2020 à l’occasion de la 14e édition de la Biennale de l’Art contemporain africain, le « Dak Art ».

L’événement marque 30 ans d’existence (1990-2020) avec en point de mire le thème général « I Ndaffa/ Forger/ Out of fire ».

 Référence à l’acte fondateur de la création africaine, ce thème se remémore 30 années de créativité et réveille le souvenir vivace des acteurs qui ont écrit cette passionnante histoire contemporaine.

Le regard rétrospectif s’accroche irrésistiblement sur les 13 lauréats du Grand Prix Léopold Sédar Senghor, la grande récompense de la biennale de Dakar. Ils sont rejoints en 2020 par le lauréat de la 14e édition.

Ils sont nombreux ces acteurs, créateurs d’oeuvres, artistes et virtuoses à la technique élaborée, maîtres de l’art et de la matière, adeptes de la pensée, de la  réflexion et des suggestions qui bouleversent le monde.

En toute circonstance, le mouvement continu de création et de renaissance connait ses instants de bonheur.

Moustapha Dimé, sculpteur à l’inspiration puissante

Moustapha Dimé, le sculpteur sénégalais, 1er lauréat du Grand Prix du DakArt en 1992, a quitté ce bas monde trop tôt pour voir grandir la biennale des arts africains contemporains dont il avait rêvé et qui a fini de consacrer son inspiration puissante. Ce brillant sculpteur avait le don d’insuffler une nouvelle vie à des objets reclus.

Zerihun Yetmgeta, le gardien du patrimoine éthiopien

En 1992 Dimé a partagé l’insigne honneur de recevoir le Grand Prix (co-lauréat) avec le peintre éthiopien, Zerihun Yetmgeta, enseignant aux Beaux arts d’Addis Abeba.

La biennale de Dakar a salué avec respect ce créateur auréolé de titres, qui venait de la Corne de l’Afrique.

Ses œuvres, telles les célèbres panneaux peints sur bambou et les  toiles au bois, gardées dans de grandes collections privées à travers  monde, s’abreuvent à la source du patrimoine artistique de l’Ethiopie.

Abdoulaye Konaté, ce Maître venu du Mandé

La chronologie fait suivre le plasticien malien Abdoulaye Konaté détenteur du Grand Prix L.S.Senghor en 1996. Avec  son « Hommage aux chasseurs du Mandé ». Il a revisité la magie des textiles africains et les secrets ésotériques des amulettes et fétiches des chasseurs Bambara du Mali.

Viyé Diba, un peintre à la conquête des espaces

Viyé Diba donnera ses lettres de noblesse aux arts plastiques venus du Sénégal en gagnant le Grand Prix du Dak Art en 1998. Sa série «Chose au mur », peintures affublées de pièce de bois et de textiles attachées, cousues ou suspendues comme des bas- relief suggèrent les trois dimensions et annoncent l’ascendance à venir des installations artistiques. Diplômé de l’Ecole Nationale Supérieure d’Education Artistique, cet enseignant à l’école nationale des arts est un fervent défenseur du développement de l’art au Sénégal.

Fatma Charfi, la paix et l’amour en perspective

Dak Art, visionnaire et généreuse jette son dévolu sur la tunisienne Fatma Charfi, lauréate du Grand Prix Léopold Sédar Senghor en l’an 2000. Artiste aux multiples facettes comme le montrent ces installations dessins, peintures, performances et photos, elle était la première femme à frayer le chemin à toute une vague de créateurs africains adeptes de l’art de l’installation.

Fatma Charfi est décédée en 2018. Elle n’a cessé jusqu’au dernier instant d’exprimer dans ces œuvres son désir d’un rapport avec ces semblables au sein d’une nature commune. Riche de son expérience personnelle biculturelle, l’artiste Tuniso-Suisse a choisi la voie de l’engagement existentiel pour dépasser les identifications réductrices et œuvrer à une acception plus universelle de l’humain.

Ndary Lô, originalité et vision prospective

 Si la « patience infinie » et la « méticulosité » caractérisent le message de paix et d’amour de F. Charfi, comme le soulignait le critique d’art Sylvain Sankalé, le sculpteur sénégalais Ndary Lo lui, s’est illustré par l’installation très réaliste de ses personnages longilines en fer forgé, campé dans des attitudes évoquant un quotidien singulier ou une prégnante actualité. En 2002 le public à Dakar est tombé sous le charme de « la longue marche du changement », un ensemble de personnages figés dans la position d’une marche vigoureuse, une signature originale du regretté Ndary Lo.

Avant de tirer sa révérence en juin 2017, il reste, à ce jour la seule révélation sénégalaise à s’adjuger deux fois la grande récompense du DakArt. Avec « la grande muraille », installation composée de plusieurs dizaines de sculptures en fer, Ndary Lo avait conforté l’opinion sur l’acuité de sa vision prospective.

Mansour Ciss Kanakassy, au-delà des contraintes politiques 

 Co-lauréat en 2008 du Grand Prix du Dak Art, le sculpteur et « installateur » sénégalais, vivant à  Berlin (Allemagne), Mansour Ciss Kanakassy, exprime  quant à lui, des idées engagées sur la marche du monde et de l’Afrique. Il met en œuvre des concepts, comme le  « laboratoire déberlinisation », suggestion à une transcendance des maux de la société actuelle en Afrique et dans le monde, au-delà même des contraintes politiques et culturelles historiques.

Michèle Magema, une posture critique face à l’exotisme   

   Le Congo (RDC) arrive en force sur le DakArt en 2004 avec la jeune Michèle Magema qui vit et travaille à Paris. Elle annonce ce qu’on peut appeler « l’invasion » vidéographique, signe d’une époque marquée par l’art numérique. Licence d’art plastique de l’Université Paris 8, entre autres diplômes, Michèle Magema adopte une posture critique face à « l’exotisme », une notion qui exige un traitement tout en subtilité.

Mounir Fatmi, l’installation comme langage expérimental

Le Grand Prix du Dak Art 2006 est remporté par le Marocain Mounir Fatmi. Il vit entre Paris, Tanger et Amsterdam, diplômé aux beaux- arts de Casablanca. Cet artiste pousse la recherche sur les questionnements contemporains en construisant des installations savamment agencées entre des matériaux divers, câbles, sons, vidéos, photos etc.

 Moridja Kitenge Banza, réflexion sur l’identité africaine

Après sa compatriote Magema, en 2010 le jeune Moridja Kitenge Banza ramène un autre  Grand Prix L.S.Senghor au  Congo (RDC)  grâce à son installation « Union des Etats de 1848 à nos jours ».  Ce  remarquable travail plastique  est une réflexion sur l’esclavage et sur l’identité africaine, mais au lieu d’une œuvre de mémoire le sujet qu’il présente s’inscrit dans le temps actuel et vise d’autres dominations économiques, sociales etc.

Younes Baba Ali, l’art, le public et le musée en question

On retourne au Maroc en 2012, avec Younes Baba Ali, lauréat du Grand Prix Senghor de la biennale. Ce diplômé de l’école Supérieure des Arts Décoratifs de Strasbourg, vit et travaille entre Bruxelles et Casablanca. Il se plaît dans la réalisation d’installation et se préoccupe, parmi d’autres questions, des rapports  entre l’art, le public et l’institution muséale.

Olu Amoda, un maître sculpteur à l’assaut des tendances

 L’année 2014 elle appartient au Nigéria : en effet c’est l’artiste polyvalent Olu Amoda, sculpteur, muraliste, designer et adepte du multimédias qui décroche la grande récompense du Dak Art pour son travail exceptionnel fait à partir de matériaux réutilisés.

On pourrait dire que le fils veut égaler, voire dépasser son père qui est orfèvre de métier. Diplômé en sculpture, maîtrise en Art de la Georgia Southern University aux Etats Unis, cet artiste qui a participé à plusieurs résidences en Afrique et aux Etats unis, a également exposé dans le monde entier, indique sa biographie.

Fondateur de la Riverside Art and Design Studios à Yaba (Lagos) Olu Amoda a également enseigné la sculpture.

Driss Ouadahi, quand le peintre revisite l’architecture

L’Algérien Driss Ouadahi, lauréat du Grand Prix du  Dak Art en 2014 jette quant à lui, un regard critique  de peintre sur l’architecture contemporain ; un bon prétexte pour mettre en valeur la lumière, et jouer sur les compositions colorées et les perspectives.

Youssef Limoud,  plasticien et écrivain de l’art

Youssef Limoud, l’Egyptien gagne le Grand Prix en 2016 avec son installation « Maqdam ». Diplômé au collège des beaux arts du Caire,  ancien étudiant des beaux arts de Dusseldorf, il est l’auteur de livres sur l’Art et écrit sur ce même sujet  dans quelques journaux.

Leila Adjovi, la photographie comme passion

L’édition de la biennale de Dakar en 2018, de son côté, consacre la photographe franco- béninoise Leila Adjovi.

Passionnée de photographie, cette journaliste à la BBC doit son Grand Prix L.S.Sengor à une série de photos intitulée « Malaika Dotou Sankofa », alchimie linguistique venant du swahili « malaika » (ange), « Dotou » (rester droit) dans la langue Fon du Bénin et « Sankofa », symbole Akan du Ghana signifiant (l’oiseau messager) .

Les photos de L. Adjovi mettent en scène un personnage de fiction. Elles évoquent aussi l’oiseau messager, celui là même qui vole la tête tournée vers l’arrière, comme pour bien  «  apprendre  du passé ».

Qui sera le prochain lauréat du grand prix LSS de la biennale de Dakar 2020?Ils sont 64 artistes et collectifs d’artistes  sélectionnés à la grande exposition internationale. Un lauréat sera à nouveau élu. Il sera le lauréat de l’année des 30 ans du Dak’Art.

Il sera, à l’instar des  anciens lauréats, à la fois un dépositaire du leg des décennies passées et un témoin privilégié du passage vers une ère nouvelle. Le lauréat du Grand Prix Léopold Sédar Senghor perpétue  la riche et exaltante tradition de la Biennale de Dakar il est dés lors  un acteur majeur de la créativité artistique contemporaine.

L’effervescence et l’excitation habitent le coeur et l’esprit des artistes de tous horizons à Dakar pour la 14e édition de  la Biennale de l’art contemporain africain.